Coronavirus : Comment mes confrères ont vécu la crise

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Le déconfinement a débuté le 11 mai. Par chance, « la vague » annoncée à Bordeaux n’a pas eu lieu. Lors des 2 précédents épisodes, je vous ai fait part de mon quotidien d’IDEL et du stress qu’a engendré l’arrivée du COVID 19.
Durant cette période, d’autres professionnels de santé ont continué de travailler. C’est pourquoi j’ai demandé à Isabelle (38 ans, gynécologue), Marie (32 ans, pharmacienne), Fabien (34 ans, infirmier en réanimation) et Philippe (36 ans, médecin généraliste remplaçant) de me raconter leurs expériences/vécus de cette épidémie. Je les ai notamment interrogés sur ce que la situation leur a imposé comme nouveaux défis organisationnels, personnels et émotionnels.

La peur d’être contaminé

La contamination est une crainte qui a été évoquée lors de nos premiers échanges, mais chacun l’ ressentie différemment.

Pour Fabien, la contamination est une question centrale : « Je suis en contact toute la journée avec des patients contaminés. Malgré les mesures d’hygiène, je suis sur mes gardes en permanence, ça devient une psychose car c’est compliqué de tout faire dans les règles ».

Philippe décrit ses craintes lors des visites à domicile : « J’avais juste mon masque FFP2. Forcément quand tu repars tu te poses la question, même si tu as pris toutes les précautions et que ton diagnostic n’est pas en lien avec le virus ».

Marie, elle, a été confrontée au comportement inadapté d’une cliente contaminée : « Elle est entrée dans la pharmacie de manière désinvolte, en ne respectant aucune mesure barrière, revendiquant qu’elle était contaminée ». Suite à cet épisode, Marie a renforcé les mesures de protection de la pharmacie (plexiglas, surblouse, etc.).

Travailler différemment

Les conditions d’exercice de chacun ont évidemment changé. Marie, la pharmacienne, a vu son activité « exploser ». Elle était sur tous les fronts et gérait « une fréquentation doublée dès la 1ère semaine de confinement ». Elle précise : “ la fréquentation a augmenté et en parallèle on a dû mettre en place des protocoles d’hygiène, augmenter nos livraisons à domicile de médicaments pour les personnes fragiles et passer beaucoup de temps au téléphone pour gérer les ordonnances dématérialisées, les commandes aux fournisseurs, faire face aux ruptures de stock, etc…” une surcharge de travail qui aura des conséquences.

Fabien travaille 12h de rang dans son service. Pour sa sécurité, il porte un équipement de protection complet : charlotte, lunette de protection, masque, gants, blouse et surblouse. « C’est très inconfortable de porter tout l’équipement pendant 12h. Je transpire en permanence car la ventilation et la climatisation sont coupées (pour éviter la propagation). Le masque appuie sur le nez et à l’arrière des oreilles. Le soir au moment de me coucher, je le sens encore sur le visage. » Mais le gros changement pour Fabien reste le risque qu’il prend pour faire son travail, malgré toutes les précautions. « On se met en danger en voulant soigner des gens. C’est stressant de savoir qu’on peut rapporter le virus à la maison et contaminer sa famille. »

Paradoxalement, Isabelle et Philippe, ont vu eux, leur charge de travail nettement diminuer ; une situation qu’ils n’ont jamais connue. Isabelle, en tant que gynécologue, n’a été autorisée à gérer que les urgences et le suivi des grossesses. Elle a donc annulé 80% des rendez-vous prévus sur la période de confinement.

Quant à Philippe le médecin généraliste remplaçant, ses rendez-vous ont été réduits de moitié. Il décrit le comportement des patients de la sorte : « Certains se sont terrés chez eux alors qu’ils auraient dû venir. Ils n’ont pas fait le suivi médical nécessaire. D’autres à l’inverse, ont consommé de la médecine pour des symptômes peu significatifs. Mais ils avaient besoin d’être rassurés. »

Être utile

Comme nous l’avons vu, chez ces quatre praticiens la situation s’est avérée différente. Mais tous ont gardé en commun la volonté d’être utiles durant la crise.
Marie a fait face à de nombreux défis logistiques et s’est fixé une priorité : répondre aux demandes des professionnels de santé au plus vite. « C’est la guerre, on doit se serrer les coudes, je dois les aider ». Moi qui travaille avec elle au quotidien, je peux vous assurer que son objectif a été atteint !

Fabien raconte que lors de la 1ère semaine du confinement, tout était prêt dans son service pour accueillir des patients Covid. Mais personne n’a été admis car le CHU prenait en priorité les cas graves. « On était en 2ème, voire 3ème ligne pour gérer ces patients. On avait tout préparé. Tant et si bien qu’on se demandait pour qui nous allions passer, car on a fait tout ça et on ne voyait pas de malade ! » Finalement son service a été dans l’obligation d’ouvrir une 2ème aile et a accueilli, en plus de ceux de la région, des patients de Mulhouse et Paris. A partir de là il s’en est tenu à « mon travail c’est de soigner le malade et de ne pas finir à sa place pour continuer à faire ce pour quoi je suis là. »

Pour les deux médecins, le sentiment « d’inutilité » a perduré. Isabelle m’a déclaré : « ce qui est compliqué à vivre, c’est la discordance entre ce que j’entends dans les zones les plus touchées, où des professionnels de santé sont au front, et moi qui finalement ne travaille peu ou pas. Je ne sais pas comment me rendre utile (réserve sanitaire ou pas). D’autant qu’on te dit que pendant le confinement « ne doivent fonctionner que les métiers indispensables », et moi je me retrouve avec une activité réduite à 10%. Forcément ça remet en perspective mon utilité de médecin… »

Le stress des uns et celui des autres

En somme, tous les professionnels sollicités ont dû s’adapter à la situation. Ces changements ainsi que le stress de leurs patients, ont un impact mental et physique sur eux.
Marie par exemple a le sentiment d’être à cran. « J’ai atteint mes limites de patience et de capacité d’écoute. D’autant que les patients nous sollicitent beaucoup plus car ils ont été perturbés à cause du confinement et maintenant du déconfinement. » Elle en éprouve les conséquences dans son quotidien, « je suis speed, je suis maladroite » et dans son sommeil « il y a eu des nuits où je ne dormais pas car je pensais à ce que je devais faire le lendemain ».

Les troubles du sommeil vont aussi toucher Fabien : « c’est un travail tellement prenant et pesant de base, cette situation amplifie ce sentiment. En fonction de ce qu’il s’est passé dans la journée, tu cogites encore plus la nuit ». Il me raconte alors la prise en charge, avec un minimum de protection (dans un contexte d’économie de matériel), d’un patient non contaminé qui s’est avéré plus tard être positif au coronavirus. « Lorsque j’ai appris qu’il était positif, j’ai très mal dormi… »
Philippe voit encore ses nuits perturbées par la crainte d’avoir mal fait son travail : « je redoute de ne pas l’avoir diagnostiqué chez les patients et par conséquent de ne pas les avoir isolés assez tôt. »

C’est pourquoi, tous se sont interrogés et m’ont fait part de leurs difficultés à gérer leur stress. « Tout ton rythme est bouleversé » (Fabien), « tu ne peux pas gérer comme d’habitude en faisant des activités qui te sont chères », « le travail en collaboration fait du bien sachant que tout le monde est soudé et fait face » (Philippe).
Pour réduire le risque de contamination et les situations stressantes, Fabien et sa famille ont pris la décision de se séparer le temps du confinement…”ça a été difficile, car j’ai deux enfants dont un nouveau né mais ça m’a vraiment libéré l’esprit de les savoir à l’abris” .
Beaucoup se sont tournés vers le sport : « La course à pied permet d’évacuer quand tu en as assez de tourner en rond chez toi ou de travailler » (Philippe), « j’ai fait beaucoup plus de sport qu’à mon habitude » (Marie), « j’en ai profité pour essayer de nouveaux sports en plus d’aller courir plusieurs fois par semaine » (Fabien).

Autre refuge, qui a aussi été le mien pendant cette période déroutante : la cuisine. Marie décrit une appétence pour les sucreries tandis que Philippe a trouvé le moyen de se faire plaisir sans culpabiliser « si je vais courir, c’est aussi pour me défouler dans la cuisine et limiter les dégâts ».

Ces quatre professionnels interrogés ont le sentiment d’être sortie de la crise un peu différents. Ils se préparent à une possible seconde vague. Leur état d’esprit? Ils se sentent fatigués émotionnellement et se questionnent parfois sur le sens de leur métier, mais ils se sentent mieux armés.

Remerciements à nos 4 témoins d’avoir accepté de se livrer à cette introspection qui n’est pas un exercice évident.

À propos de l’auteur : Je m’appelle Damien Vouaux. Je suis infirmier à domicile depuis 5ans, dans un cabinet composé de 5 associés sur la commune de Bordeaux, quartier Saint-Augustin. Nous prenons en charge 45 patients par jour, répartis sur 2 tournées. Au travers de plusieurs articles, je vais tenter de vous décrire mon quotidien professionnel depuis l’arrivée du Coronavirus…

 

Découvrez les épisodes précédents : 

Coronavirus : Journal d’un infirmier au front

Coronavirus : Le sourire derrière le masque

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